Guerrières

Il y a la méditation, le yoga, la visualisation, l’hypnose, les cours prénataux. Il y a tout ça, mais en même temps il n’y a rien. Il n’y a rien qui nous prépare vraiment à un premier accouchement. Au plus douloureux et difficile des expériences qu’il m’ait été donné de vivre. À cette grande leçon de lâcher-prise. À ce rite de passage dont nous minimisons souvent l’impact et l’importance.

Car nous sommes bonnes là-dedans. À se répéter que nombre de femmes depuis la fin des temps sont passées par là. À résumer notre récit à « ça a bien été ». À prendre le moins de place possible afin de la laisser à notre nouveau-né photogénique.

J’avais envie, ou plutôt besoin de partager ce récit. Pour m’en libérer, pour que la grossesse et la maternité soient plus que les belles photos Instagram aux teintes de beige. Pour tenter de décrire cette force incommensurable, animale. Cette force que nous portons toutes, femmes, que nous donnions un jour la vie ou non.

Et surtout, j’avais envie de partager pour toutes ces femmes qui accouchent chaque jour et qui s’empêchent de dire à quel point c’est difficile. Qui portent, seules, le fardeau de leurs blessures, physiques comme psychologiques. Qui se font répondre dans leur rare moment de vulnérabilité que l’important est que le bébé et la maman soient en santé.

Certes.

Mais c’est tellement plus que ça.

Jeudi 8 avril

Je me réveille ce matin-là avec des pulsations de douleurs au bas du dos. C’est étrange, mais puisque la grossesse est un monde incalculable de nouvelles sensations, je n’en fais pas un cas.

« J’ai trop raclé les feuilles hier » que je me dis, mais que j’omets de partager avec Guillaume qui me dira que j’en fais toujours trop (rires).

La journée se déroule sous un soleil éblouissant de début de printemps et les pulsations sont toujours présentes. Nous sortons faire des courses au village où j’assouvis ma rage de crème glacée avec un décadent cornet trempé dans le chocolat. Assise à la place centrale entourant l’église, je regarde Guillaume la barbe barbouillée de crème glacée dans un moment de profonde gratitude pour tout ce qui a pu nous mener à ce moment si simple, mais si parfait.

La noirceur s’installe quand je décide d’appeler l’unité des naissances pour m’informer sur ce que je crois être maintenant des contractions. On me dit que je suis probablement en faux travail et que prendre un bain fera passer le tout. Je m’immerge alors dans l’eau chaude qui n’arrive pas à calmer ces douleurs qui me sont jusqu’alors inconnues.

21h, nous tentons de nous coucher, mais les contractions migrent vers le bas de l’abdomen.

« C’est vraiment gérable » que je me dis naïvement. Ouin.

Guillaume chronomètre les contractions qui arrivent rapidement aux 5 minutes. S’en suit une période de ralentissement, où déjà épuisée par le travail et le manque de sommeil, je m’endors entre les contractions. Je retente le bain, le ballon, la marche dans la maison, mais bien honnêtement je n’ai qu’une envie; dormir. Moi qui me suis tant préparée, mentalement comme physiquement, je ressens mon premier doute; aurais-je assez d’énergie pour la suite? Ce doute est vite balayé par une contraction beaucoup plus forte, précurseure à une série de contractions rapprochées.

Rappelle à l’unité de naissance. Il est 3h du matin. C’est parti.

Vendredi 9 avril

Ça se corse dans la voiture. Je me sens prise dans une cage où il m’est impossible « d’accueillir les contractions » comme je l’ai si bien étudié dans la myriade de podcasts, de livres et de formations dont je me suis abreuvée dans les derniers mois. Guillaume se concentre sur la route désertée par le couvre-feu de la COVID et en profite pour brûler (prudemment) quelques stops et lumières (chut!). Le stress nous fait rater la sortie de l’hôpital, mais nous arrivons tout de même dans ce qui m’apparait comme un record de temps à Sainte-Agathe-des-Monts.

L’accueil se fait tout en douceur, on m’attendait déjà, me salue par mon nom et m’installe dans la salle de travail. Le calme est salutaire, les lumières sont tamisées; je me sens loin de l’ambiance médicale désagréable qu’on m’a souvent décrite.

L’infirmière m’examine et m’informe que je suis seulement dilatée à 1.5.

1.5.

Je comprends alors que ce n’est vraiment que le début.

C’est ici que mon récit s’embrouille entre les contractions de plus en plus puissantes, les cris primitifs, et le léger va-et-vient des infirmières. Je vomis sporadiquement à la fin des contractions tant la douleur est prenante. Guillaume est là, toujours. Il me tient la main, me masse, m’encourage, il est tout ce dont j’ai besoin à ce moment précis.

Je ne sais pas quelle heure il est, mais ça progresse rapidement à une dilatation de 4 cm. Je perds la carte. Je m’endors entre les contractions, je me sens dans un flou intemporel. Mon corps tremble constamment des orteils jusqu’au cuir chevelu. Je n’ai plus aucune pudeur dans cette jaquette d’hôpital qui ne couvre plus rien.  Je me rappelle être dans le bain et voir Guillaume pleurer. On parle rarement des hommes qui vivent aussi à leur façon ce moment d’intensité, à voir la personne qu’ils aiment souffrir autant. À être dans le doute, dans l’attente, dans l’inconnu.

6 cm. Je crois que le soleil s’est levé. Je ne me gère plus. Je n’ai pas ce moment de connexion spirituelle avec bébé. Je suis épuisée. Je dois dire quelque chose à Guillaume comme quoi je n’y arriverai pas puisque la médecin arrive dans la chambre. Elle me parle de la possibilité de me donner un peu de Fenthanyl pour calmer mon corps et m’aider à mieux me reposer. Oui. N’importe quoi sauf l’épidural qui me terrifie plus qu’un accouchement. L’effet est instantané. Je m’endors encore et accueille mieux les 2-3 autres contractions.

Je me redresse à 4 pattes sur le lit prise par une contraction qui me laisse sans souffle. Je sens le liquide couler abondamment sur les jambes. Les eaux sont crevées. Ça culmine. Je n’ai plus de mots pour décrire les contractions. Oubliez l’image des vagues, c’est un tsunami cette affaire-là.

On vérifie mon col. « Tu es prête ma belle ».

Je ressens l’énergie de préparation dans la salle. La médecin qui enfile son sarrau, les infirmières aux aguets.

Couchée sur le côté dans le lit, les contractions se transforment soudainement. Je sens quelque chose descendre dans mon bassin. Une tonne de brique pousser sur mon périnée. Je regarde Guillaume dans un instant de lucidité. « J’ai peur ». Je ne sais pas de quoi, mais je ressens la peur. Est-ce seulement les sensations ou la crainte plus large de la vie qui ne sera plus jamais la même? J’ai de la difficulté à remettre les choses en perspective, que c’est mon bébé qui pousse vers le bas. Que c’est normal, que c’est bon signe.

L’équipe me rassure, Guillaume me rassure, mais j’entends à moitié. Je ne suis juste plus là.

« OK ma belle, sur la prochaine contraction tu retiens ton souffle et tu pousses par les fesses »

Je ne remets rien en question. On m’a enseigné la méthode plus douce de pousser avec l’expiration et bla bla bla mais rendu là je veux que ça cesse.

J’attends la prochaine contraction et pousse sans trop savoir ce que je fais avec un cri provenant du fond de mes tripes. Un cri animal. Ce n’est pourtant pas douloureux, mais c’est plus fort que moi.

La vague est passée. Je m’endors. 1 minute, 5 minutes, aucune idée. Je me réveille à la prochaine contraction et pousse avec plus de confiance.

« On voit les cheveux! »

Je me rendors.

Même scénario accompagné d’une violente brulure.

« Sa tête!! » J’entends Guillaume émerveillé devant ce miracle de la nature.

« Pousseeeeee!!! »

« Ouiiiiiiii »

« Il reste l’épaule, une dernière!! »

« Tu y es!!!! »

Je donne mon effort ultime dans un dernier cri libérateur et sens cet amas gluant me glisser entre les jambes. Je n’ai pas le temps de comprendre ce qui arrive que j’ai mon bébé sur le torse.

Mon bébé.

Je ne pleure pas de joie. Ce moment tant attendu. Je ne sais même pas encore comment je me sens. C’est beaucoup plus tard, 2 jours plus tard, de retour à la maison, que les larmes déferleront sur mes joues à m’en brouiller la vue.

Ce n’est jamais comme dans les films. On le sait bien pourtant, mais il reste qu’on ne se doute jamais de la réalité. Et personne n’en parle. Est-ce parce qu’on oublie réellement ou simplement qu’on ne veuille pas partager des moments de grande vulnérabilité? Je ne saurais dire. Mais une chose est certaine, je n’étais pas du tout préparée à cette dernière phase de l’accouchement.

Celle où le corps tremble et qu’on tire sur le placenta pour le faire sortir. Celle où l’on tient vos jambes ouvertes afin d’observer les dégâts et les réparations nécessaires. Celle où l’on voit le sang sur nos pieds dans les étriers. Le sang partout. Celle où l’on sent chaque point de suture. Celle où l’on pèse sur le ventre pour faire un « massage » de l’utérus.

Et ce même moment on l’on devrait connecter avec le nouvel amour de notre vie. Où l’on devrait être en extase. La première mise au sein, le premier contact.

Non, ce n’est jamais comme dans les films. Le après. Les douleurs, la fatigue, le découragement, les pleurs, l’allaitement, les remises en question. Le sentiment de ne pas être à la hauteur. Mais aussi l’amour inconditionnel, les larmes de joie, la gratitude profonde, l’émerveillement, l’apprentissage. Un cocktail qu’on passe souvent sous silence, placardé par les photos d’un nouveau-né à croquer.

Mais ces histoires sont réelles, dans leur lumière comme dans leur noirceur. Et elles méritent d’être partagées. Pour se souvenir ce que nous sommes.

Des guerrières.

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