L’ennui

Je me promenais «tranquillos popos» au village, venant tout juste de texter à mon chum à quel point j’étais heureuse de cette nouvelle vie entourée de montagnes. Ce genre de moment un peu hollywoodien, le sourire accroché aux lèvres avec une musique de Frank Sinatra en trame sonore.

Ça a commencé sournoisement avec des sueurs froides, le corps trempé malgré la température avoisinant les -10 degrés. Puis ma vision s’est brouillée, mes jambes sont devenues molles comme de la guenille et BANG.

Malaise vagal.

C’est le diagnostic que j’ai reçu après. Après l’ambulance, l’électrocardiogramme, le monitorage du bébé, les tests sanguins, d’urine et l’attente. L’interminable attente.

C’est bien entendu dans ces moments-là que ton cellulaire affiche 5% de batterie et que pour une rare fois tu n’as absolument rien à lire dans ton sac à dos. Sans compter la COVID qui t’empêche d’avoir une personne à ton chevet pour tuer le temps (drôle d’expression quand on y pense).

J’ai donc passé près de 9h dans une chambre pratiquement fermée à clé à n’absolument rien faire. À regarder l’aiguille de l’horloge tourner, à analyser les tuiles du plafond, à tenter de calculer le nombre de pieds carrés de la pièce, à compter le nombre de crochets de rideau et à les recompter juste pour être certaine.

J’ai réalisé à quel point je fais toujours quelque chose, voire plusieurs choses à la fois. Je médite parfois, certes, mais ces 15 minutes ne sont pas représentatives de mes journées. Même en prenant une longue marche dans les bois, je serai tentée, à un moment ou à un autre, de sortir pour cellulaire. Pour regarder quoi? Allez savoir.

Et là, branchée aux machines, il n’y avait pas d’issue. Pas de divertissements, pas de distractions, que le fameux moment présent et l’ennui. 

L’ennui.

Ce même ennui qui ressent l’enfant qui accompagne ses parents dans un souper d’adultes qui s’éternise.

  • – Un ptit digestif mon Richard?

Sauvez-moi.

Et ça m’a frappée comment avec le tourbillon de la vie et les technologies omniprésentes, je ne m’ennuie plus. Ou plutôt, j’ai l’illusion de ne plus m’ennuyer.

Mais est-ce que l’ennui ne serait pas parfois bénéfique? Comment accéder à notre imagination, notre créativité, s’il n’y a pas à priori un terrain fertile permettant les premières pousses?

J’ai décidé de pousser mes recherches pour m’apercevoir que oui, l’ennui est réellement un appel au changement.

« Quand notre esprit se met à rêvasser, notre cerveau tombe dans un mode par défaut. Loin de se mettre en veille, il génère plutôt des pensées qui ne nous parviendraient pas si notre esprit était toujours occupé » relatait une chercheuse de la science de l’ennui dans cet article du Devoir.

Il y a de ces moments qui sont des wake up call. Après le marathon de l’achat d’une maison, des travaux de cette dernière, l’ennui n’avait pas sa place entre 2 boites de déménagement. Mais là, dans ma jaquette d’hôpital, ça m’a frappée.

Je ne suis plus seule.

Je veux que ma fille connaisse l’ennui, celui qui lui permettra de se créer un monde imaginaire, qui la fera rêver comme j’ai pu rêver enfant. Je ne veux pas qu’elle passe sa vie distraite, accrochée aux derniers pourcents de son cellulaire. Et ce sera nous les modèles, personne d’autre.

Que voulons-nous léguer?

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